L’ÎLE DÉSERTE

PREMIER ACTE

UN : Eh bien, me voilà propre. Me voilà naufragé. Me voilà sur une île déserte. Et qu’est-ce que c’est ça, là-bas ? Qu’est-ce que c’est que cette forme humaine ?

deux, loin : Allons enfants de la patri-i-e.

UN : C’est un Français. Ou si c’est un sauvage, c’est un sauvage qui a de la culture.

DEUX, loin : Cogito, ergo soum !

UN : Prouvons-lui à mon tour que je ne suis pas un sauvage. Deux fois un, deux, deux fois deux, quatre, trois fois quatre douze. Euh… Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille !

DEUX, loin : To be or not to be.

UN : Pan pan pan pan ! (C’est la 5esymphonie.)

DEUX, loin : Pan pan pan pan !

UN : Ce n’est pas un sauvage, c’est un naufragé européen. Tant mieux. Il a une besace. Pourvu que dans sa besace il ait de l’aspirine, j’ai une de ces migraines ! Et des sandwiches au pâté, j’ai une de ces faims !

deux, chante au loin sur l’air de « Sambre et Meuse » :

Vous n’aurez pas le chauffage centra-le,

Ni l’eau ni l’gaz ni l’électricité…

Le vide-ordures, c’est pas pour les vandales.

C’est pas pour vous, la machine à laver !

UN : Oh zut. C’est lui.

DEUX, s’approchant : Ah c’est vous ? Zut. Pour une fois que je fais naufrage, je n’ai pas de veine.

UN : Enfin quoi ! Vous n’avez pas vu que c’était une île déserte ? Qu’est-ce que vous faites ici ?

DEUX : D’ailleurs je m’en doutais, que vous seriez là. Je ne peux pas faire un pas sans que vous fassiez le second, juste devant. On croirait qu’on est les deux pieds d’une même jambe.

UN : Naturellement, c’est de ma faute. Oh, vous me dégoûtez, tiens. Écoutez, faut que je vous dise ça une bonne fois : ça ne vous est jamais arrivé de sentir que vous étiez de trop ? Non ?

DEUX : Ah, ça, non, alors ! Quand il y a quelqu’un de trop, je vous prie de croire que ce n’est jamais moi. C’est toujours quelqu’un d’autre, et en général, c’est vous. La preuve c’est qu’en ce moment, je vous demande un petit peu ce que vous faites là, en plein devant moi, sur ma plage.

UN : Sur votre plage ! Il y a combien de temps que vous y avez mis les pieds, sur cette plage ?

DEUX : Y a exactement une minute quarante-cinq.

UN : Oui, eh bien moi aussi.

DEUX : C’est bien ce que je dis, je ne peux pas faire naufrage une minute sans que vous soyez là.

UN : J’étais là avant vous.

DEUX : Non, c’est moi.

UN : En tout cas, j’étais là avant de vous voir.

DEUX : Moi aussi. Je voyais bien quelque chose, mais si j’avais su que c’était vous, je me serais refichu à l’eau.

UN : Ah, parce que vous sortez de l’eau ?

DEUX : De l’eau de mer, oui. Le paquebot le « Hardy », c’est moi le seul rescapé de son naufrage.

UN : Ah, c’est vous qui nous avez tamponnés ?

DEUX : Mon paquebot, en effet, a tamponné quelque chose.

UN : Il a tamponné un autre paquebot, le « Laurel », dont je suis le seul rescapé.

DEUX : Comme je serais heureux de faire la connaissance du seul rescapé du « Laurel », si ce n’était pas vous.

UN : Et moi, avec quelle émotion ne pardonnerais-je pas au « Hardy » d’avoir éperonné le « Laurel », s’il vous avait englouti avec lui. Car enfin ! Une île déserte ! La première de ma vie !

DEUX : Mon île déserte ! et ça ne se représentera pas de sitôt ! Vous me gâchez mon île déserte ! La seule île déserte à laquelle j’aurai eu droit dans mon existence 1 Allez-vous-en !

UN : Je ne sais ce qui me retiens de vous enfouir la tête dans le sable jusqu’à suffocation !

DEUX : Moi je le sais : il est trop tard. J’aurais beau vous enterrer profond, effacer méticuleusement vos traces sur le sable, mon île pour autant ne redeviendra pas déserte ; on ne refait pas la virginité d’une île. La partie est perdue, et même si je voulais tricher, on ne triche pas tout seul. Il faut être deux.

UN : La partie est perdue, c’est vrai. Adieu !

DEUX : Où allez-vous ?

UN : Dans le sens des aiguilles d’une montre. Je vais longer le rivage jusqu’à ce que je me retrouve au point d’où je suis parti, le point, ici ! que j’imprime avec ma godasse entre les galets. Faire le tour : c’est ainsi que le naufragé s’assure que c’est bien dans une île que les vagues l’ont miséraculeusement fait échouer.

DEUX : Eh bien, adieu ! Je pars dans l’autre sens, et du même pas que vous. Nous nous rejoindrons à l’autre bout du diamètre.

UN : Adieu. Comme il fait beau ! Pas un nuage ! pas une vague ! pas un souffle de vent ! C’était pourtant un bien beau jour, pour une naufrage.

DEUX : Et rien à l’horizon, tout autour de nous. Quelle solitude, si vous n’étiez pas là !

UN : J’en pleure de regret. C’est si beau, quand on est tout seul et que partout où l’on regarde, il n’y a rien !

DEUX : Rien.

UN : Rien.

DEUX : Sauf vous.

UN : Sauf vous, et une mouche, sur votre nez.

DEUX : Oui. Une mouche d’île déserte.

UN : Une mouche déserte comme une île. Allons ! Tournons-nous le dos.

DEUX : Une seconde. Qu’est-ce qu’il y a, dans votre besace ?

UN : Mais non. C’est vous qui avez une besace.

DEUX : Non, c’est vous. C’est bien une besace, que vous avez là ?

UN : Ah ! si, j’ai une besace. Mais moi, il n’y a rien dedans.

DEUX : Eh bien, dans ma besace, il n’y a rien non plus.

UN : Zut.

DEUX : Alors non seulement vous êtes là, mais en plus, vraiment on se demande à quoi vous servez. Ce ne serait pourtant pas le diable, qu’il y ait des boîtes de sardines dans votre besace !

UN : Et la vôtre, alors, à quoi elle servirait ? À regarder la mienne se vider ?

DEUX : Allez ! séparons-nous.

UN : Oui. Malheureusement, si c’est une île, nous aurons beau nous tourner le dos…

DEUX : Demain, nous nous retrouverons. Vous me direz ce que vous avez vu.

UN : Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, hein ?

deux, loin : Naturellement, les difficultés c’est toujours pour moi. Adieu !

UN, loin : À demain.

 

DEUXIÈME ACTE

UN : Eh bien vous voyez. Nous voici revenus au même point.

DEUX : Oui. C’est bien une île.

UN : Et nous avons marché exactement du même pas, vous dans un sens, moi dans l’autre. Parce que si l’un de nous avait marché plus vite que l’autre, nous nous serions rencontrés un peu avant ou un peu après d’arriver à l’endroit d’où nous sommes partis.

DEUX : Oui, mais la moitié de circonférence que vous avez parcourue était peut-être plus petite que la mienne, de sorte que vous n’aviez pas besoin de marcher aussi vite que moi.

UN : Oui. Alors, ce serait une île un peu allongée d’un côté, et un peu aplatie de l’autre.

DEUX : C’est ça. Pour le savoir, faudrait qu’on mesure.

UN : Attendez. Ça ne me paraît pas très clair, quand même, cette histoire. J’ai marché vingt-quatre heures dans le sens des aiguilles d’une montre, le long du rivage…

DEUX : Et moi, j’ai marché vingt-quatre heures dans le sens inverse, le long du rivage également.

UN : Bon. Or, voici que nous nous rencontrons à l’endroit exact où nous nous sommes quittés il y a vingt-quatre heures. Tenez : voici l’empreinte de ma godasse entre deux galets.

DEUX : Eh bien oui, il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans, sauf justement que la chose se soit réalisée avec une exactitude parfaite, à deux ou trois cents mètres près.

UN : Non, il y a autre chose que je n’arrive pas à m’expliquer. C’est que, avant de nous retrouver face à face, tous les deux, à notre point de départ, il me semble que nous aurions dû nous rencontrer de l’autre côté, à moitié chemin.

DEUX : Attendez… ah oui, vous avez raison. À moins que vous ne soyez resté ici à faire du surplace pendant que je faisais le tour de l’île à moi tout seul, en effet, nous aurions dû nous croiser.

UN : Avez-vous scrupuleusement suivi le bord de la mer ?

DEUX : Scrupuleusement, oui. Et avec le clair de lune, si je vous avais croisé, je vous aurais vu.

UN : Moi aussi. Attendez que je réfléchisse. Toujours rien dans votre besace, non ? J’ai faim.

DEUX : Non. Et dans la vôtre ?

UN : Non plus. Voyons, puisqu’en marchant en sens inverse l’un de l’autre le long de la mer, en nous tournant le dos, nous nous retrouvons vingt-quatre heures après face à face, pas de doute, nous sommes sur une île.

DEUX : Si c’était une presqu’île, comme le Cotentin, vous en seriez encore au Danemark et moi au Portugal. On ne se serait pas retrouvés aussi vite.

UN : Mais au lieu de nous retrouver au même point, si c’est une île, nous aurions dû nous rencontrer une fois à mi-course.

DEUX : Mais si ce n’est pas une île, qu’est-ce que ça peut être, puisque ce n’est pas une presqu’île.

UN : Ça doit être une plus-qu’île.

DEUX : Une plus-qu’île. Oui. Dites plutôt que vous avez fait une erreur dans la première phrase du dialogue et comme vous écrivez à la machine, vous avez eu la flemme de corriger. Allez, dites-le, sans ça, on ne va pas s’en sortir.

UN : Mais pas du tout. Nous pouvons très bien avoir fait le tour d’une île, chacun de son côté, et nous retrouver au même point. Il n’y a qu’à imaginer deux îles qui se touchent, comme les deux boucles d’un huit. Et nous, nous sommes au milieu du huit, là où les lignes se croisent.

DEUX : Oh, eh ! il me semble que ça se verrait, si on était au milieu d’un huit de terre ferme, avec l’océan tout autour.

UN : Ça se verrait ! Il faudrait au moins jeter un coup d’œil.

DEUX : C’est vrai qu’on n’a pas jeté de coup d’œil. Mais tout de même, ce serait invraisemblable.

UN : Si vous trouvez que le reste est plus vraisemblable ! Vous par exemple !

DEUX : Moi ? je suis toujours vraisemblable.

UN : Oui, mais que vous soyez le seul rescapé d’un naufrage, alors que vous ne savez même pas nager !

DEUX : Et vous !

UN : Ni moi non plus !

DEUX : Vous voyez bien.

UN : Comme si je prouvais quelque chose.

DEUX : Pas vous, non, mais tous les gens avec qui je voyageais sur mon paquebot, c’étaient des très bons nageurs. Forcément, qu’ils se sont noyés. Vous savez bien qu’il n’y a que les très bons nageurs qui se noient.

UN : On dit ça.

DEUX : On dit ça parce que c’est vrai.

UN : Je ne vois pas pourquoi on le dirait, si ce n’était pas vrai, bien sûr. Enfin, ce n’est pas tout ça, jetons un petit coup d’œil sur notre île déserte.

DEUX : Oui. Ah ben, c’est pas mal !…

UN : Qu’est-ce que vous voyez ?

DEUX : Rien. Et vous ?

UN : Moi non plus. Forcément, c’est une île déserte. S’il y avait quelque chose dedans, ce ne serait plus vraiment une île déserte.

DEUX : Et la mer, où elle est ?

UN : Je ne la vois nulle part. C’est une île entourée d’eau de tous côtés, sauf qu’il n’y a pas d’eau. Vu qu’il n’y a pas de côtés non plus. Allez, on s’assoit ?

DEUX : Sur quoi ? Y a rien pour s’asseoir, tellement elle est déserte, votre île. Y a même pas de sable, sur la plage.

UN : Y a pas de plage non plus. C’est vraiment l’île déserte.

DEUX : Et l’île, où c’est que vous la voyez ?

UN : Nulle part. Y a pas d’île non plus.

DEUX : Alors, qu’est-ce qu’il y a ?

UN : Il y a l’essentiel. Le temps qui passe, et puis le quotidien, les soucis, les cinq mille francs que je dois à Georges et qu’il va falloir que j’emprunte à quelqu’un pour les lui rendre ; à vous par exemple.

DEUX : Alors c’est encore une fausse île déserte.

UN : Qu’est-ce que vous voulez, des îles vraiment désertes, de nos jours, on n’en trouve plus que dans la littérature.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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